La faute à la victime
« Il était bourré. » Il avait 2,79 g d'alcool dans le sang, et d'ailleurs ce grand maladroit « s'est frappé tout seul ». C'est la version colportée par une « source gouvernementale », et citée par « Libé », des violences dont a été victime Cyril Ferez, ce syndicaliste de SUD tombé dans le coma après avoir été tabassé place de la Nation, samedi 18 mars, à l'issue de la manif.
Mais, en coulisse, les poulets font moins les fiers. « Ça y est, on a notre Malik Oussekine », soupire, accablé, une huile de la préfecture. Il y a vingt ans, un ministre, Robert Pandraud, avait tenté d'expliquer la mort de cet étudiant lors d'une manifestation contre la loi Devaquet par son état de santé (« Si j'avais un fils sous dialyse, je l'empêcherais d'aller faire le con la nuit »). Un vrai triomphe.
Cette fois, c'est le préfet de police qui a été sommé par le cabinet de Sarko de gérer la situation créée par le drame. Le témoignage du photographe belge Bruno Stevens, présent sur place, ne va pas faciliter le boulot des grands communicateurs de la préfecture. Il a vu les flics courser des manifestants et matraquer Ferez à terre. « Ils étaient autour de lui, ça bougeait beaucoup, puis ça s'est arrêté, raconte-t-il. Ils sont restés quelques secondes à discuter puis ils sont partis. J'ai vu une .forme par terre, j'ai cru que c'était son manteau. »
Information taboue
Au bout d'un quart d'heure, voyant que rien ne se passait, un autre photographe, de l'AFP cette fois, Thomas Coex, appelle les pompiers : « Le type était complètement inerte. On essayait de lui parler, il ne nous répondait pas. » Et de préciser qu'au bout de dix minutes il a vu les CRS revenir vers le blessé avec une trousse de secours. Ce récit des deux photographes a fait l'objet d'une dépêche de l'AFP dès lundi soir. Mais elle a été bloquée par la direction de l'agence.
En revanche, l'AFP a diffusé la version d'un CRS-secouriste selon lequel la victime lui aurait affirmé avoir été agressée... par d'autres manifestants. Selon un autre récit, Ferez aurait d'abord refusé les secours des pompiers, vers 20 heures, avant d'être finalement embarqué par eux et d'arriver a 21h23 à l'hôpital Saint-Antoine. Il y a là déjà une cinquantaine de blessés. Cyril Ferez, qui apparemment, a retrouvé ses esprits, n'est pas prioritaire : il va attendre quatre heures avant d'être soigné. jusqu'au moment où, pris de convulsions, il est envoyé en urgence à l'hôpital Henri-Mondor pour y être admis en neurochirurgie.
Dimanche après-midi, lorsqu'ils se sont vus en tête à tête, Sarko avait mis Villepin en garde contre les risques de dérapage en fin de manifs, « de plus en plus violentes ». Et mardi 21 mars, au ministère de l'Intérieur, on en était réduit à attendre le renfort de l'Assistance publique, laquelle se voyait priée d'insister sur le degré d'alcoolémie du blessé grave.
Mais c'est plutôt le gouvernement qui se retrouve avec la gueule de bois.
Brigitte Rossigneux
La Canard enchaîné, 22-03-2006.